SCÈNE V.
LE DOCTEUR ACROCERONIUS, entrant.
Que faites-vous, seigneur Aldo, dans cette attitude singulière?
ALDO.
Vous le voyez, mon cher ami, je me tue.
ACROCERONIUS.
En ce cas, je vous salue, et je vous prie de ne pas déranger pour moi. Puis-je vous rendre quelque service après votre mort?
ALDO.
Je ne laisserai personne pour s'en apercevoir.
ACROCERONIUS
Je suis fâché que vous preniez cette résolution avant le coucher de la lune.
ALDO.
Pourquoi?
ACROCERONIUS.
Parce que la nuit est fort belle, et que vous perdrez une des plus belles éclipses de lune que nous ayons eues depuis longtemps.
ALDO.
Il y a une éclipse de lune?
ACROCERONIUS.
Totale. Il n'y a pas un nuage dans le ciel, et elle sera tellement visible, que je m'étonne de rencontrer un homme aussi indifférent que vous à cet important phénomène.
ALDO.
En quoi cela peut-il m'intéresser?
ACROCERONIUS.
Venez avec moi sur la montagne de Lego, et je vous le ferai comprendre.
ALDO.
Je vous remercie beaucoup. Je ne me sens pas disposé à marcher, et j'aime mieux me passer mon épée au travers du corps.
ACROCERONIUS.
Faites ce qui vous convient, et ne vous gênez pas devant moi. Cependant j'aurais été flatté d'avoir votre compagnie durant ma promenade.
ALDO.
En quoi pourrais-je vous être utile! La solitude convient mieux à vos savantes élucubrations. Je ne suis qu'un pauvre poëte, peu capable de raisonner avec vous sur d'aussi graves matières.
ACROCERONIUS.
La société des poëtes m'a toujours été fort agréable. Les poëtes sont de très-intelligents observateurs de la nature. Ils sont faibles sur les classifications, mais ils ont beaucoup de netteté dans l'observation. Ils possèdent l'appréciation juste de la couleur et de la forme, et quelquefois ils remarquent des rapports qui nous échappent; des nuances presque insaisissables leur sont révélées par je ne sais quel sens qui nous manque. Je suis sûr que vous me feriez voir des choses dont je sais l'existence, et que pourtant je n'ai jamais pu observer à l'oeil nu.
ALDO.
Les savants sont poëtes aussi, n'en doutez pas; ils n'ont pas besoin, comme nous, d'observer pour voir. Ils savent tant de choses, qu'ils peuvent peindre la nature sans la regarder, comme on fait de mémoire le portrait de sa maîtresse. Ils peuvent nous initier à plus d'un mystère dont l'art fait son profit. L'art n'est qu'un riche vêtement qui couvre les beautés nues sous l'oeil de la science. Je suis fâché, mon cher maître, d'avoir vécu longtemps sous le même toit que vous, sans avoir songé à profiter de votre entretien.
ACROCERONIUS.



